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Stévia: une douceur au goût amer

26.11.2015


La stévia est présentée comme la dernière grande nouveauté en matière d’édulcorants. De plus en plus de produits «naturels» contenant de la stévia arrivent sur le marché. Pourtant, contrairement aux dispositions prévues par la Convention sur la biodiversité, les peuples Guarani du Paraguay et du Brésil, qui ont découvert les vertus édulcorantes de cette plante, ne bénéficient pas des retombées économiques de leur savoir ancestral. Un rapport de la Déclaration de Berne (DB) met en lumière la face cachée du marché de la stévia.

A qui profite la stévia ?

Sur son site internet en Allemagne, Coca-Cola n’hésite pas à vanter les vertus de «la “Latina” la plus douce du monde». Par cette comparaison douteuse, le géant d’Atlanta fait référence à la stévia, une plante originaire d’Amérique du Sud et dont les extraits servent en partie d’édulcorant à la nouvelle déclinaison «Life» du célèbre soda: «Les Guaranis utilisent mes feuilles pour sucrer leur maté et se soigner. Aujourd’hui encore, au Paraguay, on m’utilise pour sucrer le thé et confectionner des friandises. Au Paraguay, nous aimons beaucoup les douceurs! Nous vivons en harmonie avec la nature. C’est peut-être pour cela que nous nous considérons comme le peuple le plus heureux de la planète.» 

En Suisse également, Coca-Cola a lancé la version «Life» de sa boisson phare, édulcorée aux glycosides de stéviol. Contrairement à ce que les commerciaux allemands laissent entendre, ce n’est pas la plante elle-même qui est utilisée, mais bien le glycoside de stéviol, une molécule extraite industriellement par une série de procédés chimiques complexes (voir infographie ci-dessous). La marque états-unienne n’est de loin pas la seule à utiliser son pouvoir édulcorant jusqu’à 300 fois supérieur à celui du sucre. Le glycoside de stéviol, qui présente aussi l’avantage de ne causer ni diabète ni caries, intéresse de plus en plus l’industrie agroalimentaire, notamment en raison de son coût de production attractif.

Boissons, chocolats, bonbons, de nouveaux produits dérivés du glycoside de stéviol ne cessent d’apparaître sur le marché. Pour 2015, son chiffre d’affaires – en forte croissance – est déjà estimé entre huit et onze milliards de francs. Une plante «miracle» au pouvoir naturellement sucrant utilisées par les Guaranis depuis des siècles qui conquiert le marché comme une alternative saine au sucre. Cela ressemble à s’y méprendre à un conte de fées moderne! Mais qu’en est-il vraiment? Un récent rapport de la DB dénonce la face cachée de l’industrie de la stévia.

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© DB / Clerici Partner Design 
 

Des multinationales s’enrichissent aux dépens des Guaranis

La commercialisation du glycoside de stéviol est un cas classique de biopiraterie: une appropriation illégitime de ressources génétiques et du savoir traditionnel dont elles découlent. La Convention de l’ONU sur la diversité biologique, en vigueur depuis 1993, devrait précisément permettre d’empêcher ce genre d’abus, puisqu’elle prévoit que les populations autochtones doivent donner leur consentement à l’utilisation commerciale de «leurs» ressources («consentement préalable en connaissance de cause»). Elles doivent aussi bénéficier du partage équitable des avantages découlant de l’exploitation de ces ressources («accès et partage des avantages»). Concrètement, cela signifie que, si quelqu’un souhaite exploiter à des fins commerciales la stévia, alors les Guaranis et les Etats du Brésil et du Paraguay devraient avoir le choix d’y consentir ou non et, le cas échéant, ils devraient recevoir une partie des bénéfices engendrés.

Mais la réalité est tout autre. Et ce notamment car la Convention sur la diversité biologique et l’accord régissant sa mise en œuvre, le Protocole de Nagoya, ne sont pas suffisamment appliqués par certains pays et que d’autres – dont les Etats-Unis – ne les ont pas encore ratifiés. Ainsi, l’industrie agroalimentaire continue de s’enrichir impunément grâce à des ressources «dérobées». Actuellement, les petites exploitations qui cultivent de la stévia doivent se contenter d’un rôle de fournisseurs, pendant que quelques multinationales luttent à grand renfort de brevets pour obtenir leur part de ce juteux marché. A la fin de 2014, plus de 1000 demandes de brevets avaient déjà été déposées en lien avec la stévia, dont 450 portant spécifiquement sur les glycosides de stéviol. Parmi ces derniers, 46% ont été déposés par huit entreprises seulement. Au premier rang figurent les multinationales Cargill et Coca-Cola.

Recours à la biologie de synthèse

Le Paraguay et le Brésil jouent un rôle très modeste dans la vente de plantes de stévia aux entreprises qui en extraient les glycosides. En 2011, 80% de l’ensemble de la stévia destiné à une utilisation commerciale provenait de Chine. Le Paraguay n’en a produit que 5% et le Brésil 3%. Le plus souvent, la stévia est cultivée par de petits exploitants qui pratiquent la polyculture. Cette plante offre un vaste potentiel, car, en dépit du travail considérable qu’elle demande, son rendement est très intéressant. Les glycosides de stéviol de synthèse arriveront bientôt sur le marché et, s’ils parviennent à s’imposer, les pays qui cultivent la stévia n’auront plus que les yeux pour pleurer, et tous les bénéfices reviendront à de grandes entreprises de pays du Nord.

Notre revendication: une solution équitable contre la biopiraterie

Les entreprises qui produisent ou utilisent les glycosides de stéviol s’évertuent actuellement à en éliminer l’arrière-goût amer. Mais c’est surtout contre une autre forme d’amertume qu’elle devrait concentrer leurs efforts en mettant un terme à leurs agissements qui privent les Guaranis des indemnisations auxquelles ils auraient droit pour l’utilisation de leur savoir ancestral.

• Les multinationales comme Cargill ou Coca-Cola, qui produisent ou utilisent des glycosides de stéviol, doivent immédiatement entamer des négociations avec les Guaranis pour déterminer comment partager les avantages et les bénéfices qu’ils retirent de l’utilisation de la stévia.

• Les glycosides de stéviol synthétisés ne doivent pas être produits ni vendus tant qu’aucune étude n’a démontré leur impact socioéconomique.

• Les multinationales doivent mettre un terme à leurs campagnes de désinformation sur leurs produits édulcorés aux glycosides de stéviol et cesser de les présenter comme «naturels» ou «issus du savoir traditionnel des Guaranis».

Pour en savoir plus, nous vous invitons à lire le rapport (en anglais) de la Déclaration de Berne, Pro Stevia, CEIDRA et de l’Université de Hohenhem qui met en lumière l’arrière-goût amer du marché de la stévia.

 

 

Nous reproduisons ici un article paru sur le site de DB.