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Municipales 2026 : une étape dans le renforcement de pouvoirs populaires dans les territoires

07.05.2026

Une première analyse par le prisme des organisations engagées dans la réappropriation du pouvoir collectif sur les territoires

Les élections municipales de 2026 se sont tenues dans un climat politique d’une rare violence – attaques racistes inédites par leur ampleur contre des militant·es, candidat·es et élu·es nouvellement arrivé·es, pression de la Coordination Rurale sur certaines communes rurales, nationalisation accélérée d’un scrutin pourtant local. Les résultats traduisent cette tension : poussée de la droite et de l’extrême droite dans plusieurs villes moyennes et grandes ; mais aussi, dans les villes populaires de banlieue, des victoires significatives portées par des coalitions alliant partis politiques de gauche et surtout – on oublie souvent de le mentionner – des forces citoyennes locales. C’est dans ce contexte contrasté que la Fondation Danielle Mitterrand a réuni ses partenaires pour tirer un premier bilan – décentré des métropoles ou des rapports de force partisans, mais concentré sur des organisations qui travaillent, depuis des années, à construire des pouvoirs populaires ancrés dans les territoires, souvent formés autour de réponses à des besoins sociaux (santé, logement, alimentation, discriminations, justice sociale, écologie, etc.).

Ce bilan fait apparaître une réalité que le commentariat médiatique tend à masquer : des alternatives et des initiatives de réappropriation populaire du pouvoir sont de plus en plus organisées et visibles, et commencent à s’affirmer. Parmi ces forces, on retrouve par exemple les réseaux des « listes citoyennes et participatives » appuyées par Fréquence Commune dans les petites et moyennes communes, l’Assemblée des quartiers dans les quartiers populaires, des luttes territoriales contre des projets d’infrastructures destructeurs, ou des syndicats d’habitant·es qui s’articulent parfois avec des dynamiques de réappropriation de la politique institutionnelle. C’est cette trajectoire, ses avancées, ses fragilités et ses perspectives que nous cherchons ici à analyser.

Les listes citoyennes et participatives : un mouvement de fond dans les petites et moyenne communes ?

L’une des données marquantes de cette séquence est la croissance quantitative des « listes citoyennes et participatives ». Selon Fréquence Commune, qui les recense et les accompagne depuis 2020, 704 listes ont été présentées — le double de 2020 — et 159 communes ont été remportées, contre 66 il y a six ans. C’est le fruit d’une décennie de construction patiente de réseaux, de formations et d’outillages méthodologiques qui a commencé en 2014 avec la victoire de Saillans (Drôme). Le taux de participation dans ces communes — 64,5 % contre 57 % au niveau national — suggère que ces démarches ont une capacité de mobilisation supérieure à la moyenne. Fait symboliquement notable : le nombre de ces listes citoyennes victorieuses dépasse celui des listes RN présentées cette année, un camouflet notamment pour les millions dépensés par Pierre-Edouard Stérin et son projet Politicae qui ambitionnait de conquérir 1000 communes.

Ce mouvement discret se développe avant tout dans des communes de moins de 20 000 habitants, souvent entre 1000 et 6000. La surreprésentation médiatique des grandes villes dans la lecture des résultats masque une réalité géographique en France : 90 % des communes françaises comptent moins de 10 000 habitants. C’est là, dans cette France des petites et moyennes communes, que pourrait se jouer une grande part de la recomposition démocratique – loin des clivages partisans qui structurent les scrutins métropolitains, et avec des marges d’expérimentation souvent plus importantes.

D’après Fréquence commune, ces listes dites « participatives et citoyennes » ont par ailleurs évolué politiquement depuis 2020 : moins tournées sur la seule méthodologie participative, elles se sont davantage emparées du fond – santé, logement, alimentation locale, économie de proximité – et ont pour certaines intégré la question de la composition sociale de leurs listes. 

Les résultats de cette année montrent toutefois la fragilité du mouvement : sur les 66 communes participatives élues en 2020, seules 17 ont été réélues. La défaite de Poitiers qui avait fait parler d’elle pour la mise en place d’une Assemblée citoyenne décisionnaire fait perdreau réseau des listes et communes citoyennes et participatives une ville fer de lance de cette dynamique. Ces défaites ouvrent une question analytique sérieuse, que l’on ne peut pas encore trancher. Comment interpréter ces défaites alors que le scrutin municipal favorise généralement une « prime aux sortant.es » ? S’agit-il d’un déficit d’ancrage dans la durée ? De votes-sanctions dans un contexte national dégradé, comme à Melle où la liste sortante, très engagée contre les méga-bassines, a été battue sous pression de la Coordination Rurale ? Qu’est-ce que cela dit (ou pas) des orientations politiques des listes se reconnaissant dans ce mouvement ? Quelles sont les politiques concrètes qu’elles mettent en place et pour quels habitants ? Ce fil mérite d’être tiré collectivement.

L’affirmation d’un municipalisme des quartiers populaires ?

Dans l’hexagone, les premières listes citoyennes et participatives ont vu le jour dans les quartiers populaires, dès 1989 à Saint-Etienne, puis avec les Motivé-es à Toulouse mais aussi ailleurs en 2001, ou encore Émergence qui présentait une liste aux régionales de 2010 en île de France. L’Assemblée des quartiers s’inscrit dans cet héritage. Fondée fin 2024, cette organisation se veut une maison commune des collectifs, organisations et figures de proue des mobilisations de quartiers et luttes antiracistes, qui portent ensemble une certaine voix des quartiers, transmettent l’histoire des luttes et entendent reprendre le pouvoir sur les instances qui gèrent la vie des quartiers (mairie, bailleurs sociaux, etc.). L’Assemblée des quartiers, depuis deux ans, a renforcé la formation de groupes locaux et appuyé des listes citoyennes.

Cette organisation revendique désormais une cinquantaine d’élu·es dans une dizaine de villes, dont sept adjoint·es à Bagnolet, un conseiller municipal dans la nouvelle majorité de Mantes-la-Jolie ou Sarcelles, des conseillers d’opposition à Toulouse, Choisy, Lorient, pour ne citer que quelques exemples. C’est la première fois dans l’histoire des mouvements issus des quartiers populaires, qu’un réseau structuré à cette échelle est présent en tant que tel dans autant de conseils municipaux.

L’Assemblée des quartiers peut se lire comme un municipalisme des quartiers, car elle travaille au quotidien à la construction d’institutions populaires autour de besoins sociaux d’habitants de quartiers, puis politise son action à travers la participation à des élections de façon autonome, en s’alliant, quand elle le souhaite et si cela paraît pertinent, à d’autres forces politiques progressistes. 

Cette progression de l’Assemblée des quartiers s’inscrit dans une dynamique plus large : la percée, dans plusieurs villes populaires, de coalitions mêlant forces citoyennes ancrées et partis politiques de gauche – des listes qui ne sont ni des listes purement partisanes, ni des listes purement citoyennes. Sarcelles, Saint-Denis, La Courneuve, Bagnolet, Villepinte… : dans chacune de ces villes, la victoire s’explique par un travail associatif, social, de terrain, de plus de dix ans, avec des actrices et des acteurs connus, reconnus et aujourd’hui célébrés par les habitant-es. 

Un autre mode d’action semble compléter ce possible municipalisme des quartiers : les expériences de syndicats de locataires comme celles de Locataires Ensemble à Aubervilliers, Villeurbanne ou Vaux en Velin, articulées avec une stratégie électorale. Cette fédération de syndicats locaux est née en 2024 au sein de l’alliance citoyenne « Justice Ensemble ». A Aubervilliers, des militantes du syndicat sont aujourd’hui adjointes à l’habitat et à l’action sociale, et le syndicat poursuit son action. Ce modèle, qui articule un « pied dedans » pour une transformation institutionnelle et « mille pieds dehors » pour des mobilisations, interpellations et contre-pouvoirs habitants, constitue une piste opérante pour penser la construction de pouvoirs populaires sur le long-termes.

La réussite de l’Assemblée des quartiers et ces victoires offrent une réponse claire aux idées d’extrême droite et aux discours racistes surreprésentés dans les médias. En réponse à la campagne médiatique de haine raciste et de fake news dont il a fait l’objet immédiatement après son élection, le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a rassemblé des milliers de personnes le 4 avril dernier et appelé à un second rendez-vous a été donné le 21 juin prochain. La situation actuelle pourrait concentrer tous les ingrédients pour un nouveau mouvement antiraciste de l’ampleur de la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 – c’est en tout cas ce qu’espèrent ces acteurs. Cette marche à travers le pays avait mis en lumière de multiples réalités permettant de questionner la fonction centrale du racisme dans nos structures économiques et sociales.

Depuis certaines villes populaires, l’heure est à l’optimisme, mais cela ne vient pas cacher la réalité des résultats dans l’ensemble de l’hexagone. Depuis Toulouse notamment, l’Assemblée des quartiers se réjouit des avancées dans les quartiers populaires de sa ville malgré la défaite, mais voit bien que tout autour, dans les villes moyennes d’Occitanie — Narbonne, Carcassonne, Castres, Perpignan — l’extrême-droite progresse fortement. Des territoires où des militant·es cherchent à s’organiser à partir des mêmes valeurs, mais souvent dans l’isolement, sans les ressources que les grandes agglomérations peuvent offrir. Comment les soutenir ? Comment construire des formes de coordination qui permettent de ne pas laisser ces territoires à la seule dynamique de l’extrême droite ?

Territoires ruraux et luttes locales : un temps long qui dépasse le cadre électoral

L’un des phénomènes politiques les plus notables de ces dernières années dans les territoires ruraux et périurbains est l’émergence et le renforcement de luttes locales contre des projets destructeurs – méga-bassines, ferme-usines, implantations industrielles, etc. – qui viennent marquer durablement les territoires, de façon parfois inattendue et rarement linéaire. Ces municipales en portent plusieurs traces.

À Saillans, dans la Drôme, la trajectoire est emblématique : la victoire d’une liste citoyenne en 2014 s’était construite dans le sillage d’une lutte victorieuse contre l’installation d’un supermarché. Battue en 2020, cette dynamique a retrouvé les clés de la mairie en 2026. À Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), huit ans après la victoire contre le projet de transfert de l’aéroport, c’est une liste issue de ce même terreau d’engagement associatif et citoyen qui l’a emporté aux municipales. À Putanges-le-Lac (Orne), une municipalité a été gagnée dans le sillage de la lutte contre un projet routier, et dans la foulée de l’organisation du festival des Résistantes à l’été 2025. Autant de cas où des mobilisations locales ont permis à des réseaux de résistance et d’entraide de se renforcer sur les territoires, bien au-delà de leurs échéances de base.

Le cas de Melle (Deux-Sèvres) vient nuancer ce tableau. L’équipe municipale sortante issue d’une liste citoyenne fortement ancrée dans la vie associative et culturelle locale, s’était engagée contre les méga-bassines en coorganisant un forum international de l’eau dans le sillage d’une mobilisation en 2023 dont la portée a été nationale, voire internationale, en partie à cause des violences policières d’une intensité exceptionnelle. On peut penser que la nationalisation du débat, a eu un impact politique particulier dans cette commune où, la Coordination rurale a su attiser et reprendre à son compte la colère envers le maire sortant pour organiser une campagne de harcèlement et encourager la victoire de la liste d’opposition. Ce résultat sonne comme un avertissement sur la capacité de certains réseaux à peser fortement sur des dynamiques locales pour les renverser 

Ce que ces trajectoires montrent, c’est que les luttes locales construisent un substrat politique durable – mais que leur traduction électorale dépend de rapports de force locaux complexes, du temps écoulé, et du contexte politique national dans lequel elles s’inscrivent. L’association Terres de Luttes, qui soutient et accompagne des coalitions de luttes locales, le rappelle à juste titre : le temps des luttes locales n’est pas le temps électoral. Une victoire locale s’obtient en moyenne au bout de sept ans, et dans deux tiers des cas environ, les communes n’ont pas les compétences pour agir sur les projets contestés. Même si la plupart des collectifs de luttes locales ne s’engagent pas directement sur des listes, les élections restent un levier intéressant notamment pour créer des conditions institutionnelles plus favorables à l’organisation de la mobilisation – accès à des locaux, ressources, protection des libertés associatives, possibilités de contre-expertise.

C’est aussi dans cette optique que plusieurs des membres du Syndicat de la Montagne Limousine, fondé en 2019 sur le plateau des Millevaches, se sont engagés dans ce scrutin à titre personnel. Comme dans beaucoup de petites communes rurales, l’implication électorale y est souvent inévitable, non par choix idéologique mais parce que dans une commune de 300 à 500 habitants, beaucoup de personnes finissent par être interpellées. Ce que ces élections ont permis sur le plateau des Millevaches, c’est d’élargir le cercle des communes proches et de construire des alliances qui débordent le premier cercle des personnes les plus investies.On peut citer des enjeux concrets comme la résistance à un projet de porcherie industrielle au bord du lac de Vassivière, qui a fédéré bien au-delà des habituels réseaux écologistes. Cette implication dans les élections est aussi une façon de lutter contre le contexte de radicalisation des forces politiques traditionnelles sur le territoire, qui entraîne la répression administrative et la criminalisation de certaines associations (« listes noires » de la Préfecture entraînant des coupes de financement, etc.) ; mais aussi la libération d’une parole raciste qui génère des passages à l’acte comme à Royère-de-Vassivière en août 2025, et pourrait se concrétiser en politiques publiques. 

Pour beaucoup, la participation aux municipales a été une voie de résistance en milieu rural face à la montée de l’extrême droite. Indépendamment des stratégies électorales, Terre de Luttes a contribué à renforcer des outils d’organisations de réseau d’entraide et de résistance au long cours dans les territoires : cantines, mutuelles de matériel, lieux partagés, réseaux de soins… Mais aussi la promotion d’enquêtes habitantes avec un kit permettant à des réseaux locaux de dresser ensemble un panorama de leur territoire, d’identifier les mobilisations passées ou à venir et leurs effets, et de cartographier la présence de groupes racistes, autoritaires et xénophobes sous ses différentes formes, ou encore les actes racistes, notamment dans les espaces du quotidien, y compris à l’école.

La mise à l’agenda de la question de la parité sociale ? 

Ces élections ont aussi vu progresser, timidement mais réellement, la question de la parité sociale – c’est-à-dire de la représentation des classes populaires dans les listes électorales et les instances élues. Le projet de recherche et mobilisation, Démocratiser La Politique (DLP), a fourni des outils de mesure et d’accompagnement à une centaine de listes. Premier constat : les listes citoyennes des quartiers populaires d’Île-de-France et les listes sans étiquette en milieu rural ont obtenu les meilleurs scores en termes de parité sociale. Second constat, amer : la gauche, dans son ensemble, a fait pire que tous les autres blocs politiques en matière d’éviction des classes populaires de ses listes – tendance aggravée par la pression des sénatoriales, qui a conduit plusieurs formations de gauche à préférer des militant·es d’appareils partisans considérés comme loyaux et plus contrôlables par les directions, à des militant·es locaux ancré·s et légitimes, perçus comme loyaux à leurs communautés et territoires et moins cooptables.

Après avoir montré comment les classes populaires sont évincées de la politique institutionnelle, DLP entend documenter et rendre visible le fait que le racisme constitue un frein réel et mesurable à l’accès à la politique — pas seulement comme vécu individuel, mais comme phénomène structurel que les données permettent d’objectiver.

L’autre chantier est de déconstruire, données à l’appui, le mythe du RN « parti populaire ». Le phénomène est désormais bien documenté : aux dernières législatives, DLP avait déjà montré que la part des classes supérieures augmentait dans les circonscriptions gagnables. Les municipales confirment la tendance – la surreprésentation des classes supérieures dans les listes RN a encore progressé en 2026. À mesure que le parti se rapproche du pouvoir et cherche à s’allier aux réseaux patronaux, ce sont les élites qui prennent la place.

Perspectives : construire dans la durée et affirmer un autre avenir face à la fascisation

L’expérience de la campagne des législatives de 2024 et le déni des résultats qui a suivi ont été pour beaucoup la démonstration que la délégation du pouvoir d’agir aux seules stratégies électorales était insatisfaisante et insuffisante. La construction de ce pouvoir collectif, par la base, capable de défendre et porter des transformations devient un enjeu central pour la période qui s’ouvre.

Plusieurs chantiers apparaissent alors structurants pour renforcer ces dynamiques, ainsi que leur maillage afin de former des réseaux de résistance et d’entraide dans les mois et années à venir.

La question principale est celle de la construction dans la durée de ces dynamiques ancrées dans des territoires : les municipales vont-elles s’avérer être un catalyseur efficace de la construction de pouvoirs populaires ? Comment ces initiatives locales peuvent-elles se coordonner pour gagner en puissance ? Contrairement aux élections de 2020 marquées par le Covid-19, de nombreux collectifs ayant présenté des listes sans les remporter les élections ne se dissolvent pas. Comment se structurer pour durer dans le temps et construire un pouvoir d’agir ?

L’enjeu est alors de renforcer des infrastructures qui soutiennent ces forces agissantes, dans un contexte général de baisse des ressources, de restriction des libertés associatives et d’épuisement dû à des crises qui s’enchaînent : formations collectives (politique et historique, méthodologique, stratégique), mise en réseau, réflexion stratégique (approfondie, challengée, coordonnée), outillage méthodologique (campagnes, enquêtes et analyses, construire stratégies et récits), bases matérielles concrètes, outils de défense juridique, financements souples et flexibles, etc.

A côté de cela, la question des rencontres et alliances entre classes populaires dans les territoires ruraux, urbains et des quartiers populaires est un chantier clé. Comment rapprocher les forces de ce « municipalisme des quartiers populaires » et les dynamiques de résistances à la campagne et dans les petites villes pour des liens effectifs et puissants ?

Ce sont autant de chantiers et de perspectives d’utopies concrètes que nous voulons soutenir.