
Entretien « Défendre le Rojava en Syrie » pour le média Jin News
26.02.2026
Le 26 février 2026, suite à la publication de la tribune co-écrite avec People’s Bridge, «Appel à défendre le Rojava en Syrie», l’équipe de la Fondation Danielle Mitterrand a réalisé un entretien avec Melek Avci, journaliste au sein du média Jin News à Amed (Diyarbakir). Cet entretien est traduit en français ci-dessous.
Quelle a été la principale préoccupation qui vous a le plus motivé à co-rédiger cette tribune ? Quelle est la « valeur » la plus urgente à défendre aujourd’hui au Rojava ?
Par son histoire et l’engagement de sa fondatrice, Danielle Mitterrand, la Fondation se tient depuis longtemps aux côtés du peuple kurde. Cet héritage nous engage. Nous devons être à la hauteur de cette histoire, et des liens concrets que nous avons tissés sur le terrain avec nos partenaires locaux. Des délégations de la Fondation ont été accueillies à plusieurs reprises au Nord-Est de la Syrie. Dans un moment de menace existentielle, il était donc essentiel pour nous de mettre à disposition nos moyens et notre temps afin d’inciter nos diplomaties à agir et à s’engager. En janvier, lorsque les quartiers kurdes de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep ont été attaqués, et face à l’extension de la guerre dans le Nord-Est syrien, il était indispensable d’agir. Avec le collectif People’s Bridge, nous avons coécrit cette tribune pour alerter sur la gravité de la situation et appeler à la solidarité. En sollicitant des parlementaires, des artistes, des responsables associatifs et des chercheur·ses, nous avons voulu mobiliser leurs voix et leurs influences dans cette lutte. L’urgence première était la protection des habitant·es : faire cesser les massacres, lever le siège de Kobanê et ouvrir un corridor humanitaire. Mais il s’agissait aussi de défendre une expérimentation politique que nous considérons très inspirante. Dans un contexte de guerre civile, voir émerger un modèle qui se veut décentralisé, multiculturel et fondé sur l’autonomie des femmes est une expérience rare. Dans une région du Moyen-Orient marquée par de profondes déstabilisations, cette tentative représente, à nos yeux, une alternative politique précieuse.
Comment les menaces évoquées dans la tribune ont-elles pris une nouvelle dimension avec le changement de régime actuel à Damas et la montée en puissance du HTŞ ?
Le 8 décembre 2024, le régime de Bachar al-Assad s’est effondré signant la fin d’un régime dictatorial ayant oppressé et massacré son peuple depuis plus de 50 ans. Après tant de souffrance et de morts, ce moment a marqué une étape importante dans la libération et l’autodétermination des peuples en Syrie. Une étape marquée également par des incertitudes et menaces qui sont allées en grandissant. De fait, depuis sa prise de pouvoir, des militantes des droits des femmes, des forces progressistes, des responsables arabes, alaouites, syriaques, druzes ont exprimé leur refus du projet d’Ahmed Al-Charaa bien éloigné des aspirations premières de la révolution syrienne. Le pouvoir de HTS est en train de reconstituer un État centralisé et autoritaire, en plaçant ses principaux fidèles et proches à tous les postes-clés ; et en recyclant même d’anciens fidèles du régime de Assad faute de cadres suffisants. Malgré les déclarations récentes, la reconnaissance et mise en pratique des droits politiques et culturels des minorités n’est pas garanti. Les droits des femmes subissent déjà de premières attaques. En dépit des garanties apportées sur la sécurisation des prisons et des camps de l’EI, 6500 familles se sont volatilisées de Al Hol, faisant peser un risque sécuritaire majeur. Sous influence des puissances régionales et des USA, une politique de libéralisation économique assumée s’enclenche, menée par des proches affairistes du nouveaux régimes, susceptible d’entraîner une dépossession de territoires et de ressources, et d’accentuer la dépendance du pays vis-à-vis de puissances étrangères. À cela s’ajoute la menace persistante de violences exercées par des groupes armés inféodés à Damas ou à la Turquie, dont la présence de milices dans le Nord-Est syrien fait peser des risques humanitaires importants sur les populations civiles. Enfin, l’une des préoccupations majeures concerne la possible remise en cause de l’autonomie et des avancées significatives obtenues par le mouvement des femmes. Dans ce contexte, l’enjeu central demeure la construction d’un avenir démocratique, pluraliste et inclusif pour la Syrie, à la hauteur des espoirs portés par les habitant·es de la Syrie.
La tribune mentionne « l’autodéfense ». Pourquoi pensez-vous que le droit d’une société à assurer sa propre sécurité est essentiel ?
L’auto-défense constitue une forme de résistance à la violence subie. Ce n’est pas une fin en soi, mais un moyen de faire face à la domination, aux oppressions et à leurs conséquences concrètes. De nombreux discours visent à disqualifier la dimension politique de l’auto-défense, en la réduisant à une expression de violence illégitime. Mais l’auto-défense sous-tend des dynamiques d’auto-organisation et ouvre des espaces collectifs de résistance et d’affirmation politique. Elle ne se limite pas à une capacité militaire : elle s’inscrit dans une lutte pour les droits politiques, culturels et pour la paix. Comme le montre bien le système d’auto-défense des femmes du Rojava qui est à la fois symbolique, culturel et matériel : il ne s’agit pas seulement de protection physique, mais d’un processus d’émancipation qui transforme les relations sociales. Comprendre l’auto-défense comme base d’émancipation implique aussi d’y inclure les efforts pour construire une autonomie alimentaire, énergétique et économique qui permettent aux habitant-es de subvenir à leurs besoins et de décider collectivement de leurs avenirs. Nos États européens se lancent dans de grandes entreprises de remilitarisation au nom de la « défense ». Cette politique semble d’ailleurs partagée par de nombreux États à l’échelle mondiale qui participent à une course aux armements particulièrement inquiétante. Dans ce cadre, il nous paraît crucial de distinguer des formes de militarisation industrielle, pensées pour des guerres de haute intensité et des formes d’auto-défense populaire telles qu’elles s’expérimentent au Rojava et ailleurs comme au Chiapas.
Les forces kurdes (SDF) ont signé un accord d’intégration avec HTŞ, et les discussions sont toujours en cours. Que pensez-vous de cet accord ?
Cet accord, bien qu’imparfait, permet pour l’heure d’éviter un bain de sang dramatique. Il a été arraché grâce à une puissante mobilisation populaire, venue des quatre parties du Kurdistan, de la diaspora et des mobilisations de solidarité internationale. Cependant, il est évident que l’application concrète des clauses de l’accord et les garanties données nécessiteront une extrême vigilance : que ce soit pour la reconnaissance des droits culturels, le retour sécurisé des personnes déplacées de la région d’Afrin, de Serekanyê et des quartiers d’Alep, ou l’enjeu majeur des droits des femmes. Sur ce dernier point, il sera important de voir comment des acquis de la révolution pourront être préservés sur les territoires du NES et au-delà, notamment le système de co-présidence, les assemblées de femmes ou le réseau des “maisons des femmes”. La garantie d’espaces de liberté pour poursuivre les dynamiques d’auto-organisation populaire dans la lignée de l’expérience du NES mais également comme héritage des conseils locaux nés au cours de la révolution syrienne est aussi importante. Le maintien du cessez-le-feu nous semble primordial pour espérer construire une paix durable, fondée sur la justice, la reconnaissance des droits et l’égalité, et d’initier un travail conjoint autour d’une constitution incluant toutes les composantes de la société syrienne. A ce titre, la question de la justice et de la mémoire semble absolument incontournable. Les traumatismes laissés par les crimes contre l’humanité du régime d’Assad, par les massacres de Daech et d’autres groupes djihadistes, ainsi que par les massacres récents perpétrées par des factions militaires radicalisées affiliées au nouveau régime HTS, ne peuvent être ignorés. Le nombre de personnes disparues impose que des ressources conséquentes soient allouées et une forte volonté politique pour soutenir la recherche de vérité et justice. Même si le contexte post-guerre et le cycle de violence et de guerres impérialistes au Moyen-Orient rend ces dynamiques complexes, elles sont essentielles pour reconstruire une société et envisager un avenir commun.
Comment la structure multiculturelle et laïque du Rojava et la nouvelle administration à Damas peuvent-elles parvenir à un compromis dans le cadre de la même constitution, et quelle voie pensez-vous qu’il faille suivre pour y parvenir ? En particulier pour la population ?
Depuis la Fondation Danielle Mitterrand, nous ne sommes pas situé à un endroit qui nous permette de nous prononcer sur des stratégies à mettre en œuvre, nous sommes plutôt en soutien aux luttes de libération, d’autodétermination et de démocratisation portée par les peuples de la région, dans le sillage de notre soutien historique à la résistance du peuple kurde. Néanmoins, nous pouvons souligner l’intérêt de s’inspirer des stratégies développées par les municipalités et la société civile au Bakur. Afin de préserver au sein même d’un État – fût-il centralisé – un tissu associatif vivant, porté par l’ensemble des habitant·es de la région. Que les Mala Jin puissent poursuivre leur travail d’accueil des femmes victimes de violences, proposer des espaces de médiation et des lieux refuges. Que les coopératives continuent de soutenir l’indépendance économique des femmes et la transmission des savoir-faire. Que les projets de soin à la terre et d’écologie populaire, à l’instar des « Tresses Vertes » poursuivent leurs actions de reforestation du territoire et que les paysans conservent la liberté de cultiver la terre pour nourrir la région. La force de l’AANES est importante mais elle est aussi soutenue par cette dynamique d’auto-organisation sociale. Depuis plus de dix ans, malgré des conditions extrêmement difficiles cette expérience a tenu. Cette vitalité pourrait perdurer, à condition qu’elle ne soit pas réprimée par les autorités de Damas ou attaquée par les milices de l’Etat turc. Pour cela, elle devra pouvoir s’appuyer sur des réseaux de solidarité internationale.
La tribune affirme que le Rojava est un « espoir ». Maintenant qu’un accord a été signé, pourquoi est-il si important de préserver la diversité culturelle qui sous-tend cet espoir ?
L’une des facettes des crises systémiques que traverse aujourd’hui l’Europe, se manifeste par une crise identitaire, souvent accompagnée du rejet de l’autre, incarnée dans de nombreux pays européens dans des violences envers les populations musulmanes ainsi que les nombreuses personnes exilées, forcées de migrer pour chercher un avenir meilleur. Dans ce contexte, le projet historique de l’AANES formalisé à travers sa Constitution représente un espoir, non seulement au Moyen-Orient, mais aussi au-delà, en proposant un projet politique qui ne repose pas sur des bases ethnonationalistes, dans une région fragmentée par une longue histoire coloniale. Depuis la Fondation Danielle Mitterrand, nous pensons qu’il existe une troisième voie entre, d’un côté, un projet ethnonationaliste autoritaire et centralisé et, de l’autre, une Syrie fragmentée et soumise aux instrumentalisations des puissances extérieures. Cette troisième voie pourrait être une Syrie démocratique et décentralisée, capable de garantir le respect des droits de toutes les communautés qui composent sa riche mosaïque de peuples ainsi que la redistribution et le partage égalitaire des ressources.
Comment les droits des femmes et l’égalité des genres, qui viennent à l’esprit lorsque l’on évoque le Rojava, seront-ils affectés par ce changement majeur dans la nouvelle ère, et comment leur existence devrait-elle être garantie ?
A travers un foisonnement d’initiatives, les dynamiques d’émancipation et d’auto-organisation menées par les femmes au Nord et à l’Est de la Syrie sont inspirantes pour beaucoup de collectifs féministes et de femmes à travers le monde. S’il est encore difficile de mesurer comment ces droits et dynamiques seront affectés dans l’avenir, une chose est claire : l’intégration des droits des femmes dans tout futur cadre constitutionnel syrien n’est pas une option, c’est une condition nécessaire pour garantir la stabilité du pays. Exclure les femmes des processus de négociation et de décision ne peut que fragiliser les bases populaires indispensables à un véritable changement. Pour l’heure, certaines réticences demeurent préoccupantes. Le fait que le GTS refuse d’intégrer les unités des YPJ à l’armée syrienne ou n’assure pas la création de lois qui protègent les femmes dans le mariage, le divorce et sur les questions d’héritage, comme c’était le cas dans le Contrat social du Nord-Est syrien, n’envoie pas de signaux encourageants, loin de là… Il sera donc important de rester attentif et mobilisé pour faire en sorte que le principe d’égalité soit intégré dans la Constitution, et que les femmes et toutes les communautés soient pleinement représentées dans les institutions de transition, afin de participer à construire l’avenir de la Syrie. En parallèle, la continuité des initiatives d’auto-organisation des femmes par et pour elles-mêmes est un socle fort pour mettre en œuvre concrètement les droits des femmes et renforcer des liens de sororité. Le travail mené par le Kongra Star auprès des femmes alaouites, druzes, syriaques et arabes est ainsi fondamental pour continuer à tisser ces liens « par le bas » et construire des espaces de dialogue et d’émancipation collective à partir des réalités vécues par les habitantes.
Comment les femmes de la communauté internationale devraient-elles soutenir cette cause ?
Le mouvement des femmes kurdes s’inscrit aujourd’hui dans un mouvement féministe international puissant et peut s’appuyer sur de nombreux relais et réseaux de solidarité à travers le monde. C’est à la fois notre travail et notre responsabilité de porter cette voix, tout en luttant, depuis là où nous sommes, contre les instrumentalisations réactionnaires et racistes du féminisme en Europe, qui tentent de disqualifier des populations non-blanches en les présentant comme « par essence » patriarcales et promeuvent des idées islamophobes et nationalistes. Soutenir cette cause, c’est continuer la mobilisation, lorsque la couverture médiatique est limitée ou biaisée. C’est continuer de porter et relayer les voix des femmes pour qu’elles puissent témoigner de leurs réalités, de leurs luttes et de leurs besoins. C’est renforcer et tisser des réseaux d’entraide et de solidarité concrète.
En tant que co-auteur de la tribune, pouvez-vous développer votre message au monde entier pour « défendre le Rojava ». Faites-vous référence à la défense d’un mode de vie ?
Défendre le Rojava, c’est avant tout soutenir celles et ceux qui font vivre cette expérience, et soutenir une expérimentation politique fondée sur le confédéralisme démocratique. Un projet de société basé sur l’émancipation des femmes, l’écologie, le vivre-ensemble, et l’auto-défense. Plus qu’un mode de vie, c’est une expérience qui s’est construite malgré les difficultés matérielles, dans un contexte guerre et d’extrême instabilité et qui a su s’ancrer dans le temps et les territoires. Une expérimentation réelle, avec évidemment ses parts de contradictions, de difficultés, et qui représente une source d’inspiration mondiale. Défendre le Rojava, ici, depuis la France et l’Europe, c’est pousser nos gouvernements et nos diplomaties à garantir la stabilité de leurs alliances avec les Kurdes et honorer les garanties de sécurité négociées. Cela implique par exemple que la France joue un rôle de pression diplomatique auprès du GST avec lequel elle entretient désormais des partenariats économiques, afin de veiller au respect du droit international et des engagements qui ont été pris. Défendre le Rojava, c’est aussi défendre les engagements internationaux de la France et refuser que l’on abandonne les Kurdes au gré des intérêts géopolitiques.
Les unifications politiques sont mentionnées, mais comment fonctionne « l’intégration culturelle » ? Comment la formule permettant la coexistence de différentes langues, identités et croyances devrait-elle être préservée dans le nouveau processus de construction ?
Depuis les accords de Sykes-Picot signées sous tutelle coloniale de la France et de la Grande-Bretagne, puis sous le régime Assad, la Syrie s’est construite sur le modèle d’un État-nation autoritaire et centralisé ne reconnaissant pas la mosaïque des peuples et histoires la composant. La logique de l’assimilation sous une identité unique a toujours été celle qui a prévalu, et constitue la matrice de base de tous les régimes se succédant pour “gérer” la société et ses inévitables tensions. Que ce soit à travers la logique du panarabisme ou de l’arabisation forcée promue par le parti Baas. Ou bien à travers l’instrumentalisation de la minorité alaouite pour opprimer les classes populaires sunnites marginalisées par le clan Assad et largement ciblées lors de la guerre civile ayant fait plus de 500 000 morts. Et aujourd’hui, à travers le risque que le nouveau régime de HTS instrumentalise le revanchardisme des classes populaires sunnites pour promouvoir une identité hégémonique et l’oppression des autres composantes de la société syrienne. Pour ouvrir d’autres perspectives, il est fondamental de soutenir les initiatives de la société et les mouvements qui promeuvent une autre logique, fondée sur la coexistence des peuples, le respect de la pluralité. Une grande vigilance est donc de mise lorsque l’on parle « d’intégration culturelle » afin que ce qui est prévu dans l’accord ne se convertisse pas en dynamique d’assimilation culturelle forcée menée depuis l’État. Cela signifie évidemment d’assurer des droits égaux et effectifs à toutes les communautés. Qu’il s’agisse de pouvoir parler et étudier dans leurs langues maternelles, de respect de leurs croyances religieuses ou de pratiques culturelles, sans discrimination ni répression. Cependant, nous pensons que cette « coexistence » ne se limite pas à la seule reconnaissance de droits culturels. Elle se construit également par le bas, à travers les liens de confiance et d’entraide mutuelle que les habitants tissent eux-mêmes – entre voisins, entre communautés – pour habiter ensemble un même territoire.
Enfin, de quelle manière votre soutien au Rojava se poursuivra-t-il pendant ce processus de construction ?
La Fondation Danielle Mitterrand continuera évidemment de soutenir le Nord-Est syrien et ses habitant·es. Rester à l’écoute de nos partenaires et pouvoir leur donner la parole nous semble essentiel. Nous avons déjà organisé des temps d’échanges publics avec elles et eux pour leur permettre de partager leurs préoccupations, leurs réalités et leurs luttes. La Fondation poursuivra également son soutien aux expériences locales qui construisent, par en bas, du commun et de la solidarité. Nous continuerons également à participer à des délégations afin de rencontrer et être à l’écoute des habitant-es pour porter d’autres récits que ceux trop souvent partagés dans les médias occidentaux. Enfin, selon les circonstances, la Fondation assumera pleinement son rôle de lanceuse d’alerte à travers l’écriture de tribunes et l’interpellation de nos élu·es et de nos diplomaties comme le faisait en son temps Danielle Mitterrand.