Engagée depuis des années sur les enjeux autour de l’eau, la Fondation a exploré les liens qui lient les dérèglements écologiques et climatiques, les déséquilibres du cycle de l’eau et le pouvoir d’agir des communautés habitantes. Nombre d’activités productivistes induites par le système néolibéral comme l’agriculture intensive, l’accaparement de l’eau par les entreprises, la déforestation ou encore la bétonisation des sols, accentuent les tensions autour de cette source de vie. Toutefois, des résistances surgissent et des initiatives apparaissent pour penser d’autres gestions et usages de l’eau. C’est dans cet élan d’inspiration mutuelle et d’alliances que s’est tenu le « Village de l’eau » au cœur du marais poitevin où de nombreux·ses activistes venu·es des quatre coins du monde se sont retrouvé·es pour échanger sur ces enjeux, partager leurs pratiques et construire en commun.
A cette occasion, Rajendra Singh, médecin ayurvédique indien, nous a partagé son expérience de gestion communautaire de l’eau qui favorise la résilience écologique de toute une région par la réhabilitation d’une technique traditionnelle. Alors que la désertification menaçait la région aride du Rajasthan au Nord-ouest de l’Inde, la (re)construction de johads, des barrages de retenue de l’eau, a ramené la vie. Grâce à la revalorisation de ces savoirs et le retour de l’eau, c’est tout un tissu social, des activités de subsistance et une force d’agir communautaire qui se sont renforcés. Une expérience emblématique à l’heure de
penser la résilience des territoires et les manières de gérer en commun l’eau.
En 1985, lorsque vous êtes arrivé dans le district d’Alwar, dans l’Etat du Rajasthan, au Nord de l’Inde, quelle était la situation des habitant·es de la région ? Qu’est-ce qui vous a amené à vous occuper de l’eau ?
Rajendra Singh : Je suis arrivé en tant que médecin traditionnel dans cette région où il y avait beaucoup de problèmes de malnutrition à cause du manque d’eau potable et de cécité chez les personnes âgées. Pour ces dernières, j’ai commencé à leur donner un traitement de médecine traditionnelle. Beaucoup de personnes ont été soignées. Un vieil homme, après sept mois, m’a dit « nous n’avons pas besoin de vos médicaments. Nous n’avons pas besoin de votre éducation. Nous avons besoin d’eau. Si vous vivez dans ma communauté, vous devez commencer à préserver l’eau ». Je lui ai dit que je ne savais pas qu’elles étaient les pratiques de conservation de l’eau. Il m’a alors dit qu’il pouvait me montrer. Je lui ai donc demandé : « Si vous pouvez me montrer comment conserver l’eau, pourquoi ne le faites-vous pas ? » Il s’est mis à pleurer et m’a dit : « Avant, je faisais ce travail avec ma communauté. Mais après les élections [suite à l’indépendance en 1947, les premières élections sont organisées en 1952] ma communauté s’est divisée, moitié d’un côté, moitié de l’autre. Sans unité, personne ne s’est soucié d’un meilleur avenir commun ». Alors, nous avons décidé que nous allions mettre de nouveau en place un système de conservation de la ressource en eau !
Il m’a appelé tôt le lendemain matin, et je me suis rendu sur place. Il m’a montré la situation de la nappe souterraine. Pour
cela, il m’a emmené, à 150 pieds de profondeur, dans un puit, un puit à sec. Après cinq minutes, nous sommes ressortis et il
m’a demandé : « Qu’est-ce que tu vois ? » J’ai répondu : « Je vois des petites fractures verticales dans le sol ». Il m’a alors
interrogé : « Quel type d’arbre y a-t-il là où la terre est fissurée ». Il n’y a pas d’arbre. Il n’y a que des arbustes. Des arbustes avec des épines. C’est ainsi que j’ai compris. Avant, il y avait de grands arbres aux feuilles vertes, et la sécheresse ne crevassait pas les sols.
C’est comme si j’avais eu mon PhD [doctorat] en une journée, et qu’il avait été validé grâce à la création de 25 puits ! Mon professeur était un vieil homme, paysan analphabète, mais il a réalisé mon éducation sur la science géo-hydrologique de la région et la compréhension des lois de l’évaporation en une seule journée !

C’est à partir de ce moment-là que vous avez entrepris de creuser à nouveau les johads, présents historiquement dans ce territoire depuis le XIIIe siècle. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un johad ? Comment cela fonctionne-t-il ?
Rajendra Singh: Le johad est une très ancienne et traditionnelle infrastructure de collecte et de conservation des eaux. Les johads ont différents types de conception selon les caractéristiques du paysage. Nous regardons où se trouvent les fractures verticales dans le sol et les pentes. Là où il y a une dépression naturelle, douce ou abrupte, nous construisons une barrière de boue et de gravats en travers de la pente pour arrêter le ruissèlement des eaux de pluie. [Ce qui permet la création «d’étangs» qui retiennent l’eau]. Ces bassins ainsi créés ont plusieurs objectifs. Un des objectifs est de recharger la nappe souterraine. Un autre est de subvenir aux usages domestiques : se laver, boire, nettoyer les vêtements mais aussi irriguer les cultures et faire de l’élevage et bien d’autres choses encore. Et enfin, ils permettent de limiter les pertes d’eau par évaporation. Ces structures ont été construites aux abords des cours d’eau pour que l’eau puisse s’infiltrer dans le sous-sol.

Schéma du fonctionnement d’un johad [semblable au fonctionnement des khadins dans la région de Gujarat].
©Extrait “Khadin system of run off farming for crop production” de R. K. Goyal , J. P. Singh et M. K. Gaur, Indian Farming, 2018


Photographies montrant les transformations opérées par la construction de johad sur le territoire. ©Tarun Bharat Sangh
Pourquoi ces structures avaient-elles disparu en Inde ?
Rajendra Singh : L’Inde a été gouverné pendant longtemps par le Royaume-Uni. Les colons britanniques ne connaissaient rien du caractère de l’eau, ils ne comprenaient pas les rayons du soleil, l’air et le sol. Ils étaient motivés par le commerce du bois et le contrôle de l’eau. Ils n’ont donc pas défendu, ni protégé les johads. Notre système de connaissance traditionnel en matière de gestion de l’eau, cette sagesse populaire, nous n’avons pas pu l’utiliser car les règles coloniales imposées ne nous le permettaient pas. Les johads ont donc été détruits. [La colonisation a également entraîné l’appropriation des terres communales sur lesquelles étaient construits les johads, accélérant leur disparition. Tandis que la déforestation massive impliquée par le commerce du bois a déséquilibré l’écosystème de la région et alimenté l’érosion des sols, créant ainsi un cercle vicieux destructeur dans la région.]
Finalement, après avoir réussi à mobiliser des efforts collectifs pour reconstruire les johads quels ont été les résultats obtenus ? Comment les johads ont-ils permis de renforcer tant la résilience écologique du territoire face aux dérèglements climatiques que le pouvoir d’agir des communautés habitantes ?
Rajendra Singh : Grâce à ce travail collectif, de nombreux déplacements ont pris fin. Les personnes qui étaient parties sont revenues sur leurs terres et pratiquent désormais l’agriculture. Nous avons créé 1,25 million d’emplois dans l’agriculture grâce à ce système de conservation de l’eau. Les johads sont une véritable adaptation écologique et permettent d’atténuer les effets des dérèglements climatiques en participant à rétablir le cycle de l’eau. Avant, les nuages venaient chaque année, mais ils s’en
allaient avec angoisse, sans pluie. Quand les nuages s’en vont sans pluie, les habitant·es eux aussi s’en vont, vers la ville, ils
émigrent. Mais c’est une histoire ancienne. Aujourd’hui, les nuages viennent chargés de pluies. Et quand les pluies arrivent dans la région, l’eau arrive dans les puits, la verdure revient sur les terres. 17 rivières et cours d’eau sont réapparus grâce à la régénération de l’eau [dont la rivière Arvari, en 1990]. Cette situation est le socle d’un renouveau générationnel dans les villages et d’une restauration écologique de la région.
Les johads sont créés par la communauté pour la communauté [grâce à un processus décidé lors de « Gram Sabha », les assemblées de villages]. L’eau est ainsi destinée à toute la communauté, distribuée de manière égale pour l’agriculture et les usages domestiques. Le johad relève de la propriété commune, il appartient au plus pauvre des pauvres et au plus riche des riches. Tout le monde a un droit égal sur l’eau. Dans la région, la gestion de l’eau est même soumise à la discipline de « l’Arvari River Sansad », soit le « Parlement de la rivière Arvari ». Ce dernier fonctionne depuis 40 ans et établi des règles et des régulations pour le développement d’une utilisation juste et efficace de l’eau et sa conservation. Ce Parlement est géré par les habitant·es de la région. Il n’est pas dirigé par l’État, par la police ou par le système judiciaire mais bien par les communautés elles-mêmes. Aujourd’hui, la rivière coule toujours et la distribution de l’eau est très bonne grâce à ce Parlement.

possible grâce à la régénération des sols par l’eau récupérée dans les johads ©Philippe Monge

représentés dans ce Parlement
À quel point, pensez-vous que ce renforcement des communautés habitantes a-t-il permis à d’autres résistances et d’autres luttes de voir le jour dans la région ?
Rajendra Singh : Lorsque l’eau est revenue dans la région, des entreprises telles que Coca-Cola ou Nestlé, sont également arrivées et ont obtenu une licence du gouvernement pour exploiter cette eau. Mais depuis les instances du Parlement de la rivière Arvari, nous avons refusé de les laisser faire. Nos communautés se sont battues contre elles et elles sont reparties. Nous avons lutté contre la privatisation de l’eau [et contre la délivrance par le gouvernement de permis de pêche à des fins commerciales], nous ne l’avons pas permis. En 1996, nous avons mené un satyagraha* non-violent contre eux, pour sauver la rivière.
Cette résistance s’accompagne, d’une part, de la transmission de ces savoirs autour de l’eau et, d’autre part, de la poursuite de la construction de ces structures. Tout cela fonctionne donc simultanément. La sensibilisation à l’eau, la conservation de l’eau, l’utilisation disciplinée et la répartition équitable de l’eau. Il s’agit donc d’un système vertueux [qui est aussi alimenté par la reforestation du territoire par les communautés.]



A travers divers ateliers organisés au sein des communautés, l’association de Tarun Bharat Sangh participe à la transmission des savoirs sur le cycle de l’eau et des connaissances techniques qui assurent la construction des johads. ©Tarun Bharat Sangh
En quoi pensez-vous que l’exemple de la (re)découverte des johads puisse être une source d’inspiration collective, même au-delà des frontières ?
Rajendra Singh : Nous avons reçu le Prix Ramon Magsaysay – considéré comme le prix Nobel asiatique – en 2001, puis le
«prix Nobel de l’eau», le «Stockholm Water Prize» en 2015. À chaque fois, la gestion décentralisée et communautaire de
l’eau a participé à nous faire obtenir ces distinctions. Alors que la science, la technologie et l’ingénierie ont échoué à
trouver des solutions durables à la crise de l’eau, nous avons réussi. Ce travail est reconnu dans le monde entier. Le johad
est un modèle idéal de la décentralisation communautaire de la gestion des ressources.
C’est une technologie simple, une ingénierie simple, une science simple. C’est une science du sens commun. Ce n’est pas une science commerciale, elle n’est pas fondée sur le calcul ou l’équation, c’est la science des gens ordinaires. Au XXIe siècle il est donc nécessaire de penser la mise en place de gestions de l’eau décentralisées aux mains des communautés !
Et justement, en parlant d’inspiration, de partage d’expérience à l’échelle internationale, nous sommes ici au « Village de l’eau » organisé dans le marais poitevin. Il s’agit d’un territoire engagé depuis des années dans la lutte contre l’accaparement de l’eau par l’agro-industrie, mais cette semaine nous avons vu énormément de défenseur·ses de l’eau du monde entier qui ont accepté de participer, comme vous, à ces rencontres. Que ressentez-vous après ces quelques jours passés ?
C’est un très bel effort ! Je félicite les organisateurs ! C’est vraiment très bien de voir autant de jeunes personnes impliquées, car notre avenir commun est entre leurs mains ! C’est une atmosphère très joyeuse qui règne ici, et en même temps tout le monde participe aux réflexions sur quel serait notre meilleur avenir commun et comment le bâtir collectivement !

expériences inspirantes lors de cette rencontre internationale ©Soulèvements de la terre