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Dans certains territoires, l’eau est utilisée comme arme géopolitique majeure. Au Moyen-Orient, l’Etat turc construit ainsi des barrages sur les principaux fleuves de Mésopotamie, le Tigre et l’Euphrate. Submersion de vallées pour affaiblir les luttes de libération menées par le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), engloutissement de villes antiques, racines de la mémoire et de l’histoire du peuple kurde ou réduction drastique des débits d’eau qui s’écoule en aval dans les territoires de la région du Nord et de l’Est de la
Syrie, l’impérialisme turc se traduit par l’accaparement politique de l’eau.

Ercan Ayboğa, membre du Mouvement Ecologique de Mésopotamie (MEM), exilé du Bakûr, le Kurdistan du Nord, nous fait découvrir la violence de ces réalités et la force des résistances qui émergent malgré la féroce répression qui s’abat sur les activistes.

Je m’appelle Ercan, j’ai grandi en Allemagne car mes parents se sont exilés du Kurdistan vers l’Allemagne dans les années 90. Très jeune, je me suis impliqué dans des luttes pour l’eau et autour d’enjeux écologiques. Je viens d’une famille politisée suite à la répression et l’occupation de l’État turc au Kurdistan, ma famille a toujours été tournée à gauche. J’ai toujours milité dans des organisations et campagnes autour de la libération du Kurdistan. J’ai vécu également à Diyarbakir [« capitale » de fait du
Kurdistan de Turquie] où j’ai lancé des initiatives de défense et protection du site écologique de Hasankeyf en 2006, et j’ai suivi les premières discussions de lancement de la plateforme du Mouvement Ecologique pour la Mésopotamie en 2011. C’étaient les premières étapes de développement d’une conscience écologique au Bakûr [région du Kurdistan de Turquie]. Depuis cette époque nous avons développé cette conscience écologique au Bakûr, mais également en Turquie. Depuis plus de 20 ans je travaille sur des enjeux reliés à l’eau et à l’écologie en tant qu’activiste politique, et il m’arrive également d’écrire.

La région de Mésopotamie est formée par les deux fleuves principaux le Tigre et l’Euphrate. Le Kurdistan fait partie de la Mésopotamie. Cette région a connu parmi les premières sédentarisations de l’humanité, les premiers systèmes d’irrigation, les premiers États. C’est une région fondamentale dans l’histoire humaine. C’est grâce aux fleuves que cette région était fertile et que les gens s’y sont sédentarisés, sinon le climat est désertique. Le Kurdistan est une colonie internationale. La répression des États-nations y a pris différentes formes. L’une d’entre elle est la répression écologique, c’est-à-dire l’utilisation des éléments de la nature contre les peuples du Kurdistan. D’abord, la nature a été considérée comme une ressource d’exploitation économique.

Mais elle a aussi été utilisée pour supprimer ou assimiler la population kurde, en particulier ceux qui ne rentraient pas dans le système de l’État-nation turc. Le Kurdistan de Turquie est une région montagneuse où plusieurs fleuves prennent leurs sources dont l’Euphrate et Tigre. [Depuis des décennies], la Turquie mène une politique de développement de barrages électriques sur les fleuves, en particulier l’Euphrate, qui servent aussi pour l’agriculture industrielle. La Turquie mène une politique de changement démographique au long des bassins versants de ces fleuves en déplaçant des centaines de milliers de personnes.

La Turquie prévoit d’inonder des vallées pour déplacer les gens, mais également utiliser les « chemins de l’eau » contre les chemins de la guérilla du mouvement de libération kurde relié au PKK. C’est une utilisation stratégique et militaire des barrages et des inondations qu’ils entraînent contre les peuples du Kurdistan et la résistance kurde.

La Turquie utilise l’eau comme une arme de répression également contre la région du Nord et de l’Est de la Syrie, en particulier depuis l’année 2016, [en restreignant le débit de l’Euphrate pour assécher toute la région]. Elle utilise également ces barrages en amont pour faire des pressions politiques sur le gouvernement irakien pour obtenir ce qu’ils veulent : et ils y arrivent, car le gouvernement irakien reste silencieux lorsque la Turquie bombarde des zones du Kurdistan d’Irak. La Turquie obtient des contrats de concession commerciaux pour leurs entreprises en Irak.

La Turquie a également détruit de nombreux sites archéologiques et de patrimoine culturel au long des fleuves. Le plus important était le site de Hasankeyf, inondé il y a 3 ans, une histoire qui datait de près de 11 000 ans, une zone de peuplement continu, ce qui est unique, depuis l’époque de grottes troglodytes. Hasankeyf a toujours été habitée par les différentes cultures qui composent la région. La politique de la Turquie, de l’Iran, de la Syrie est de détruire l’héritage culturel que cette région apporte à l’humanité.

Jusque dans les années 90 il n’y avait pas de luttes écologistes dans la région, même libérale, les gens n’y accordaient pas d’importance. Dans les années 90, le PKK a commencé à aborder les enjeux écologiques, aborder les enjeux d’exploitation de la nature et de rapport à la nature dans une perspective politique. A considérer que nous faisions partie de la nature exploitée. Dans les années 2000 les premières campagnes et mouvements écologistes ont commencé contre les barrages à Ilisu et à Dersim sur la rivière Munsur, une rivière très connue dans la région de Dersim.

En 2000, c’est la première fois que la société, au-delà des activistes, a commencé à parler d’écologie, autour de différentes questions : comment devrions-nous planifier au sein de nos territoires pour les besoins agricoles et énergétiques ? Comment devrions nous préserver notre héritage culturel ? Est-ce OK qu’autant de personnes soient déplacées pour des grands projets ? Cela en vaut-il la peine ? Combien d’électricité devrions-nous produire avec des barrages ? A cette époque des groupes écologistes se sont créés, soit activistes soit assez libéraux, environ une douzaine, une discussion a commencé entre eux et avec la société ; et également en lien avec les médias kurdes qui sont largement suivis au Kurdistan, télé, journaux, radios, cela touche des millions de personnes. Le mouvement de libération de Kurdistan a renforcé ces discussions, et en 2005 la perspective politique de l’écologie sociale a été introduite à un niveau international. Des milliers d’activistes ont commencé à lire et à discuter cette perspective. Et au début, une poignée d’activistes ont commencé à s’organiser dans cette perspective.

En 2010-2011 les besoins étaient plus grands, un forum pour l’écologie a été organisé à Diyarbakir par de nombreux activistes et organisations venant de Turquie, du Kurdistan et d’ailleurs. On s’est dit qu’il nous fallait un réseau qui soit aussi un mouvement, dans la perspective de diffuser les perspectives de l’écologie sociale à des franges plus larges de la société, dans le sillage du Mouvement de libération kurde, qui a déclaré en 2005 son paradigme basé sur l’écologie, la libération du genre et la démocratie radicale. Le concept général s’articule dans la perspective du confédéralisme démocratique. Différents activistes ont réfléchi à : comment devenir une société écologique alors que le néolibéralisme grandit en Turquie ? En 2011 on a donc commencé ce processus où on a senti vraiment ce pilier de l’écologie dans notre mouvement. Dix groupes faisaient partie de cette plateforme, une discussion large avait lieu, des articles étaient écrits. Cela a développé une conscience écologique dans la société, auprès des jeunes, des étudiants.

En 2013-2014 il y a eu des moments importants, des manifestations contre la destruction d’une forêt à Amed, ça n’était pas une forêt « naturelle » mais une des seules que l’on avait. Cela a élargi les gens concernés. En 2015 on a commencé une réorganisation et le MEM est devenu un mouvement, on a incité plus de personnes et d’organisations à nous rejoindre, environ 1000 personnes ont rejoint notre mouvement. A cette période la Turquie a accentué la guerre contre le mouvement et cela a vraiment limité le déploiement du mouvement qui s’est freiné à partir de 2016. Les années de 2017-2018 étaient très difficiles, nous n’étions que quelques dizaines à cause de la répression.

Maintenant, depuis les deux dernières années, la situation est un peu meilleure pour nous, un peu plus de gens nous rejoignent. Notre objectif est que les personnes, les organisations, les administrations aient à chaque fois une perspective et des critères écologiques, un peu à la manière dont la libération des femmes est devenue une perspective transversale. Notre objectif est que la dimension écologique soit intégrée dans toutes les dynamiques, actions et discussions que nous menons dans tout le Kurdistan. Et pas dans le sens libéral qu’on trouve en Occident mais depuis une perspective d’écologie radicale. Ce qui est un défi pour beaucoup d’organisations et de politiciens au Bakûr à propos de : à quel point nous pouvons allez loin par rapport aux standards en Europe ?

La nature et tous les êtres vivants ne sont pas moins importants et valorisés que les humains. Nous faisons parties de la nature et de tous les vivants, et à ce titre nous devons sincèrement la respecter. Lorsqu’on parle de défendre et sauver la nature et interrompre le changement de climat, cela doit aller bien au-delà du fait de chercher à sauver les activités économiques et le capitalisme. Une société écologique n’est pas possible non plus sans une démocratie radicale et sans la libération du genre. La démocratisation radicale de la société est nécessaire pour éviter les politiques de destruction de la nature, ou bien où les arbitrages se font en défaveur des politiques écologiques, ou même des politiques dites écologiques mais injustes socialement et xénophobes. La libération du genre est aussi fondamentale dans une perspective de libération générale des êtres vivants, de hiérarchie et de répression en général car cela a commencé il y a plusieurs milliers d’années avec l’imposition du patriarcat. Les questions d’écologie forment une contradiction majeure dans le système capitaliste. La question écologique implique une perspective générale de démocratisation et d’émancipation de toute la société. Les groupes et mouvements écologiques doivent se coordonner entre eux pour avoir une base de discussion et des perspectives communes sur les différents enjeux : eau, énergie, préservation des écosystèmes, agriculture, etc. Nos organisations doivent s’articuler pour avoir des objectifs communs et amener nos objectifs au niveau des structures politiques et partidaires générales. Nous avons ces connexions avec des organisations et administrations politiques plus modérées.

Nous nous battons contre de grands et petits projets qui créent une destruction de la nature. Les principaux sont des projets de l’État turc ; barrages, mines, agriculture industrielle, routes, centrales à charbon. Nous nous battons aussi contre les destructions du fait de la guerre au Bakûr et au-delà : la destruction des forêts, leur incendie, les coupes de bois et la déforestation sauvage.

Partout où l’armée turque s’implante ils détruisent les forêts, ils polluent la nature par les activités militaires, les bombardements, les déchets. Ils utilisent l’eau et les autres éléments de la nature comme des armes, en particulier les barrages comme des armes contre la guérilla. Les plus petits projets sont reliés à la dynamique d’urbanisation des villes, de destruction des espaces verts, etc. Si on veut se battre contre la destruction écologique il faut aussi se battre contre la militarisation de la société.

Une de nos actions est de travailler avec les municipalités démocratiques également dans le cadre des municipalités gagnées par le Parti Démocratique des Peuples (HDP), même si la situation est plus difficile depuis quelques années [suite au renforcement de l’autoritarisme en Turquie et aux arrestations massives des maires élu.e.s par le HDP, ainsi que l’interdiction du HDP]. Notre objectif est que les municipalités agissent dans une perspective plus écologique pour transformer leurs politiques et approches de manière structurelle. Nous avons organisé des séminaires, des formations pour les équipes municipales pour augmenter cette conscience écologique et diffuser notre approche stratégique.

Un autre enjeu est de développer et construire des alternatives de terrain, des projets alternatifs. Cela veut dire créer des collectifs, il y en a quatre au Bakûr, la plupart sont à Diyarbakir mais aussi un à Urfa et à Van. Ces collectifs ont créé des jardins populaires, élèvent des animaux, ils ont construit des maisons en techniques traditionnelles et écologiques et pas en béton. Nous avons deux projets-pilotes sur ce sujet. Ces collectifs font aussi de l’éducation et de la sensibilisation écologique au sein de la société. Nous avons également développé un travail de reproduction de semences dans le Bakûr, commencé en 2016, pour sauvegarder des semences et les redistribuer. Nous avons planté de nombreuses espèces endémiques de semences, un enjeu crucial. Nous essayons maintenant de développer et renforcer ce genre de projets cruciaux pour nous.

Dans cette perspective nous travaillons également avec d’autres groupes en Turquie impliqué dans des projets alternatifs. Nous essayons également de développer des coalitions et réseaux au Bakûr, dans la Turquie, au Moyen-Orient et internationalement, pour renforcer nos campagnes. Nous nous concentrons beaucoup sur le Moyen-Orient et sur les autres parties du Kurdistan. Notre campagne internationale principale a été celle « Keep Hasankeyf Alive » qui a été très forte de 2005 à 2010 pour préserver ce site historique. Nous avons développé des campagnes nationales contre la destruction du jardin « Hevsel » à Diyarbakir, contre des forêts, des sites historiques.

Avec des groupes au Kurdistan d’Irak, Rojava et Iran nous avons développé la campagne « Save the Tigris » qui existe depuis 10 ans pour défendre le fleuve du Tigre menacé par des barrages en Turquie et en Irak. La campagne est surtout active en Irak. Cette campagne a organisé le Mesopotamia Water Forum en 2018 à Soulemanye en Irak. Nous sommes inscrits dans des réseaux internationaux de défense de l’eau, et nous rejoignons aussi des rassemblements internationaux.

Un mouvement écologique se développe également au Rojava, ainsi qu’au Kurdistan d’Irak. Au Kurdistan il y a beaucoup d’associations écologiques et de luttes depuis 20 ans, la conscience écologique là-bas est très forte, beaucoup plus que dans d’autres territoires. Nous nous coordonnons avec les groupes écologiques actifs au Rojava. Nous avons lancé des travaux avec la campagne Make Rojava Green Again, également en coordination avec des groupes d’Europe. Nous commençons à lancer des comités écologiques au sein du mouvement de libération kurde en Europe pour faire des liens avec les mouvements écologistes en Europe. Dans les prochaines années, nous voulons maintenir et renforcer nos liens beaucoup plus forts entre le Bakûr et le Rojava, le Bashur et le Rojhilat. Nous avons des contacts depuis des années notamment autour de notre lutte contre le barrage d’Iisu.

Nous espérons que la situation va changer en Turquie [nb : cet entretien a été réalisé en mai 2023 avant le résultat des élections présidentielles en Turquie et la réélection d’Erdogan], et même si la situation ne va pas devenir bonne, elle deviendra peut-être mieux que sous Erdogan où nous n’avons aucun espace pour agir depuis 2015. Nous espérons que de l’espace politique et d’action écologique va pouvoir se déployer en Turquie pour déployer nos collectifs, installer des conseils écologiques dans les villes, lutter plus fort contre des projets destructeurs. Dans les 7 dernières années l’Etat turc a pu avancer de nombreux projets avec beaucoup moins de critiques et de résistance du fait de la répression générale. Dans les dernières années entre 3 et 4 personnes ont été arrêtées en Turquie, d’autres sont partis, certains sont en prison. Donc cela nous limite.

On espère que la situation va s’améliorer. Nous gardons l’espoir que notre action va pouvoir fleurir au Bakûr, et que cela va pouvoir avoir des répercussions au niveau du Rojava, du Bashur. Nous espérons pouvoir renforcer le mouvement écologique au Kurdistan pour que cela devienne un enjeu encore plus important au sein de la société. Faire comprendre les enjeux de préservation écologique, mais aussi développer un travail autour des risques de néolibéralisation des villes et pas juste se concentrer sur les campagnes et les espaces ruraux. Nous voulons pouvoir déployer ce travail de manière beaucoup plus
renforcée. Si nous pouvons faire ce travail cela va renforcer les activités écologiques en général au Moyen-Orient. Nous voulons affirmer que l’eau en Mésopotamie appartient à tout le monde de l’amont à l’aval, à tous les êtres vivants, aux animaux, aux végétaux. Les barrages ne sont pas une solution à la crise écologique et de l’eau qui se renforce dans la région.