Après la sortie du dernier rapport du GIEC, les courageuses alertes du secrétaire général de l’ONU lors de la dernière Assemblée Générale, les rapports de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), les sècheresses successives, les divers conflits d’usage autour de l’eau dont l’affaire de Sainte-Soline est la face émergée d’un iceberg ; la question de l’eau impose une politique de l’eau ambitieuse à l’échelle intergénérationnelle et pour l’ensemble du vivant ! Dans ce contexte, le « Plan Eau » présenté en mars par Emmanuel Macron, se targue de promouvoir la sobriété … sans induire aucune transformation radicale qui puisse répondre aux urgences actuelles, véritable écran de fumée !
Sylvie Paquerot est juriste, politologue, ancienne professeure à l’université d’Ottawa (Canada) et administratrice de la Fondation. Ayant travaillé autour de la gouvernance mondiale et du droit international de l’eau, elle nous partage ici ses interpellations.
« La Fondation Danielle Mitterrand consacre une part importante de son travail et de ses énergies aux enjeux de l’eau et ce, depuis plusieurs décennies maintenant. Elle a été, avec d’autres, parmi les organisations fondatrices de la Coalition internationale contre la privatisation et la marchandisation de l’eau en 2002 et a activement travaillé à la reconnaissance du droit à l’eau par l’ONU en 2010. Elle a soutenu les efforts de nombreuses communautés pour protéger leurs sources, en France et ailleurs. Elle a réussi à faire condamner à de multiples reprises les coupures d’eau afin de faire respecter et protéger le droit à l’eau pour toutes et tous. Elle a travaillé d’arrache-pied pour faire reconnaître l’importance de la préservation du petit cycle de l’eau dans le cadre de l’adaptation de nos sociétés au changement climatique, particulièrement lors de la COP-21 en 2015… entre autres.
Au fil des années et des luttes, la Fondation a approfondi et partagé une connaissance de plus en plus large de la complexité de la problématique de l’eau, d’un cycle hydrologique de plus en plus mis à mal par les interventions humaines. Car il s’agit de ne pas se leurrer, comme le fait le Président : si le changement climatique contribue aux problèmes actuels, il est loin d’en être la cause première. Nos modes de développement, depuis longtemps déjà, ont préparé les conditions d’une aggravation sans précédent. Einstein nous l’avait pourtant dit : « on ne résout pas un problème avec les idées qui l’ont engendré. ». Enjeu écologique bien sûr, mais également enjeu social, économique, culturel, sanitaire, etc., l’eau est au cœur de la vie dans tous les sens : pas de vie sans eau mais pas non plus de société. Si notre rapport à l’eau dit à la fois notre rapport au monde et notre rapport aux autres, il y a franchement de quoi être très inquiet lorsqu’on lit le contenu du « plan eau » de M. Macron. Plus qu’une déception, ce plan est une insulte à l’intelligence collective des centaines, des milliers de personnes qui depuis des années tentent d’en comprendre la complexité, de protéger les sources, d’empêcher les dégradations et les accaparements d’eau, d’assurer l’accès à une eau saine pour toutes et tous.
Au-delà de l’idée d’une tarification sociale et progressive de l’eau, revendiquée depuis longtemps, comment prendre au sérieux un plan absolument muet sur les causes des problèmes que l’on tente de régler ? Comment prendre au sérieux un plan absolument aveugle aux répartitions préalables comme aux incohérences des données statistiques* sur lesquelles il se fonde ? Comment prendre au sérieux un plan pour l’eau qui n’établit aucune distinction entre utilisation et consommation de l’eau ? Comment prendre au sérieux au plan qui n’exige pas dans les meilleurs délais une transformation radicale du plus gros consommateur, l’agriculture ? C’est ainsi qu’on aboutit à une tartufferie comme celle de la proposition d’une baisse générale de 10% de la consommation d’eau.
Une réduction de 10%, tous usages confondus, telle que proposée par le soi-disant plan d’Emmanuel Macron est fallacieuse de plusieurs points de vue. D’abord, tous les territoires n’ont pas la même configuration, le même ratio usages/disponibilités et donc 10% n’aura pas le même effet…paradoxalement avec une telle cible, ceux qui gaspillent ou sont laxistes actuellement sont favorisés… il est plus difficile de réduire de 10% quand on est déjà sobre.
Ensuite, ce 10% général empêche de prendre en compte le fait que certains usages « consomment » l’eau – l’agriculture notamment – alors que d’autres la rendent à l’écosystème après utilisation ; il est aussi aveugle aux inégalités d’accès préalables. Enfin, faire une règle générale de cette réduction de 10% empêche de cibler des mésusages ou des usages « inutiles »… comme les terrains de golf dont on a vu l’an dernier que notre cher Président entendait les privilégier. La tarification sociale de l’eau apparaît donc, dans ce plan, un peu comme un miroir aux alouettes dont la fonction est de nous faire oublier que tout le reste contribuera à accentuer la dégradation et à accroître les inégalités… elle aurait dû intervenir dès l’inscription du droit à l’eau dans le cadre légal, mais ne constitue en aucun cas un moyen efficace de répondre à l’enjeu de préservation.
De fait, le Plan eau proposé par Emmanuel Macron représente, au mieux, l’exemple type de d’une vision en tunnel aux plans écologique et social et au pire, une grave dissonance cognitive. Comment, en effet peut-on sérieusement nous parler de préservation des zones humides, de désimperméabilisation des collectivités, en continuant de bétonner à tout va : préserver le cycle de l’eau suppose que pour chaque projet de développement ou d’activité soit évalué l’impact sur le cycle hydrologique local à court et à long terme… combien de grands projets inutiles et quels impacts sur l’eau sur le territoire français à l’heure où on se parle ? Comment peut-on parler de préserver l’eau et du même souffle autoriser les méga-bassines, les prélèvements des embouteilleurs, les développements autoroutiers, le bétonnage du Triangle de Gonesse entre autres exemples ? Quel est l’état des sources sur le parcours du TGV Lyon-Turin M. le Président ?
Bref, il est urgent de revoir votre copie M. le Président; elle n’obtient pas la note de passage et la Fondation se tiendra aux côtés de toutes celles et tous ceux qui, avec rigueur et persévérance tenteront de vous obliger à un minimum de cohérence car, nous le savons, et vous aussi M. le Président, « le capitalisme est assez astucieux pour utiliser les pénuries de ressources comme l’eau pour faire encore plus d’argent pour les riches.** »
Sylvie Paquerot
*En regard des statistiques internationales, 5% pour les usages industriels et 26% pour les usages domestiques dans un pays comme la France semblent plus que discutables. Diverses hypothèses peuvent expliquer ces distorsions.
**« Capitalism is shrewd enough to use shortages of resources like water to make even more money for the rich. » Satish Kumar cité par Stephen Leahy. 2007. « Thirstier World Likely to See More Violence. » Inter Press Service, 16 (March) : 2007.