
L’eau, les communs et la démocratie : ce que révèlent les batailles de l’eau
10.07.2026
Les conflits autour de l’eau sont bien plus que des conflits d’usage. Ils révèlent la faillite d’un modèle fondé sur la marchandisation du vivant et mettent en lumière des affrontements plus profonds : entre le vivant et le marché, entre démocratie et accaparement, entre des visions du monde irréconciliables. Dans cet article, Sylvie Paquerot, ex-professeure de sciences juridiques et politiques et administratrice de la Fondation Danielle Mitterrand, retrace l’histoire de ces luttes et montre pourquoi la crise de l’eau est avant tout une crise politique, appelant à renforcer une véritable démocratie de l’eau.
Les batailles de l’eau qui essaiment et traversent nos territoires sont en quelque sorte la mise en représentation concrète des contradictions profondes qui traversent nos sociétés. Elles permettent de rendre visibles les valeurs, les sens et les finalités qui s’affrontent derrière les considérations techniques ou administratives, invisibilisées par les discours dominants. L’eau « incarne » toutes les dimensions de la crise de civilisation que nous vivons, ces dimensions de la réalité rendues invisibles par les modes de pensée et les rationalités dominantes largement intégrées, issues de l’imaginaire westphalien autant que de l’imaginaire capitaliste.
Les mouvements sociaux et citoyens l’ont compris depuis longtemps, qui luttent pas à pas et à toutes les échelles contre la dégradation et l’accaparement de cette ressource vitale et non substituable. D’autres récits et imaginaires de l’eau se déploient et se transmettent depuis plusieurs décennies qui nourrissent les luttes actuelles dans nos territoires, que nous devons impérativement approfondir, élargir et partager pour que puisse vivre une réelle démocratie de l’eau.
De quoi sommes-nous les héritiers?
La problématique de l’eau douce est une des plus complexes auxquelles les êtres humains soient confrontés, puisqu’il s’agit d’accepter les limites de notre planète, et ici, d’une ressource non substituable. À la fois cycle global participant des équilibres planétaires, système circulatoire, habitat et ressource vitale, l’eau est devenue un des dossiers phares des mouvements altermondialistes, au cœur des affrontements idéologiques qui traversaient la scène internationale et les débats autour de la libéralisation des marchés au tournant du millénaire. C’est que, si les problèmes entourant cette ressource vitale et écosystémique ne sont certes pas nouveaux, ils se trouvaient alors amplifiés par la logique de compétitivité soutenant la mondialisation marchande.
L’accaparement de ce commun par le marché était bien et reste à l’ordre du jour. Lors du premier Forum mondial de l’eau à Marrakech en 1997, le roi du Maroc, hôte de cette rencontre, prédisait que l’eau serait le pétrole du XXIe siècle et la même année, on put lire dans un rapport à l’Assemblée générale de l’ONU « qu’il faut une approche plus orientée vers le marché pour gérer les fournitures d’eau, et l’eau doit être une marchandise dont le prix est fixé par l’offre et la demande »1.
En réaction, un ralliement autour de l’exigence du droit à l’eau en tant que droit humain a rapidement marqué la stratégie des acteurs de pratiquement tous les horizons. Malgré des divergences importantes sur certaines dimensions des problèmes de l’eau, on a vu se construire de larges coalitions internationales, allant des groupes écologistes aux associations syndicales internationales, en passant par des organisations féministes, des associations professionnelles et un nombre de plus en plus grand d’ONG caritatives traditionnellement « apolitiques ». La revendication des droits humains a aussi forcé une certaine prise en compte des aspirations des populations par les acteurs institutionnels, tant les institutions internationales que les États, et mêmes certains acteurs économiques. La légitimité attachée alors aux droits humains a permis d’élargir sérieusement les alliances, comme en fait foi cette affirmation de Henri Smets, qui fut conseiller économique à l’OCDE : « Rabaisser l’eau au rang des ressources naturelles ordinaires soumises aux lois du marché serait une démarche simpliste conduisant à de graves conséquences sociales.2 » Les pôles de la contradiction était ainsi posés : l’eau bien économique ou droit humain fondamental?
En 1999-2000, la révolte sociale à Cochabamba, en Bolivie, est devenue le symbole par excellence de cette polarisation. Pour la première fois en effet, une population en colère exigeait et obtenait de mettre fin à un contrat de privatisation dans le domaine de l’eau et cette population était, de surcroît, majoritairement autochtone3, ce qui contribue à élargir encore le « front commun » autour du droit à l’eau. Cette révolte marque aussi, toutefois, un tournant, en ce qu’elle permet/exige d’élargir et d’approfondir nos imaginaires au-delà du droit humain, au vivant.
On peut considérer que la polarisation bien économique/droit humain trouve une certaine « résolution » en 2002 avec la publication de l’Observation générale sur le droit à l’eau du Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU, ce qui, sans résoudre entièrement la contradiction, la déplace. Cette même année, Public Citizens4, aux États-Unis, amorce une vaste campagne sous le titre « Defend the Global Commons » et plus d’une vingtaine d’organisations civiques internationales fondent la Coalition contre la privatisation et la marchandisation de l’eau (Créteil, 2002).
Les mouvements citoyens le savent bien en effet, les droits humains, tels que reconnus par les États dans le système onusien, n’ont pas et n’ont jamais eu vocation à mettre une limite au marché et ne peuvent donc, à eux seuls, répondre à la multidimensionnalité des enjeux de l’eau : le commun vient donc élargir nos imaginaires, commun qui ne renvoie pas qu’au statut des choses, mais plus fondamentalement d’un point de vue politique, à la manière de gouverner, délibérer, décider, organiser et agir, autour de la chose en question. Derrière le commun il y a le monde commun d’Hannah Arendt, supposant l’action en commun.
L’idée du commun pour désigner ce qui relève du droit humain peut dans cette perspective apparaître comme un effort dont la cible est non pas la définition de la nature de la chose en tant que telle mais ce que les limites institutionnelles des droits humains laissent en plan : les modalités de mise en œuvre, la manière de générer et de préserver cette chose nécessaire au droit : « […] la co-obligation des “hommes du commun” est celle qui leur impose d’user de cet inappropriable de manière à le préserver et à le transmettre. Ainsi compris, l’agir commun se confond avec l’“usage commun du commun”5. »
Le cadre international de protection des droits humains reste sans réponse précise devant la question des modalités permettant leur mise en œuvre, comme le montrent les débats au Conseil des droits de l’homme sur le droit à l’eau6 notamment. En se posant en tant que finalité, le principe d’accès universel renvoie en fait exclusivement au but à atteindre. Il ne dit rien des manières spécifiques censées permettre d’y parvenir. Poser la question de l’eau exclusivement en terme de droit humain laisse ainsi entière la question de ses modes de génération, de préservation et de gestion, incluant les processus décisionnels permettant de les choisir, de les établir ou de les contrôler… en d’autres termes, la démocratie de l’eau.
Imposer nos imaginaires devant la faillite hydrique: la démocratie de l’eau
Si nous sommes les héritiers de ces luttes, nos gouvernants et nos institutions sont, eux, les héritiers directs de ce que l’ONU vient récemment de qualifier de « faillite hydrique mondiale structurelle ».7
Les imaginaires de la souveraineté et du marché sont donc en faillite, s’agissant de préserver l’eau, et avec eux la quête technoscientifique de l’illimité, appuyée à la rationalité instrumentale.8 Si la France a pu par le passé faire preuve d’une certaine clairvoyance en adoptant très tôt le principe d’une gestion par bassin versant notamment, elle demeure enfermée dans les logiques de la souveraineté, du marché et de la rationalité instrumentale… et donc en faillite hydrique. Les institutions mises en place, tant au niveau national, que de bassin ou à l’échelon local pour assurer la participation restent enfermées dans une logique d’usages et d’usagers, reproduisant et parfois même aggravant l’inégalité des rapports de force entre des sens, des valeurs, des idées contradictoires : elles doivent être contestées ou subverties.
Cette faillite hydrique marque la fin de leur légitimité, y compris et surtout leur légitimité à décrire le réel. Les imaginaires, pluriels, qui se mettent en récits dans les interstices de leur pouvoir pourront alors peut-être les « contaminer ».
Pensons simplement à l’usage agricole, premier consommateur de l’eau-ressource. Cette fonction de production de biomasse sera généralement analysée, dans les études traditionnelles, en termes de conflits d’usages – l’eau des villes contre l’eau des champs par exemple – ou d’usagers – dans les droits d’accès à l’eau d’irrigation par exemple – alors même que cette fonction peut être exercée sous différentes formes, avec différentes rationalités, affectant différemment l’eau et le cycle hydrologique mais aussi les humains entre eux.
Agriculture vivrière et agro-industrie ne désignent pourtant ni les mêmes activités ni les mêmes finalités, la première visant à reproduire et cultiver la nature pour s’en nourrir et la seconde renvoyant à une activité industrielle, utilisant une matière première pour produire un objet de consommation à vendre pour accumuler des bénéfices, y compris à l’exportation. L’idée brillante de viser le port de Larochelle plutôt que les bassines elles-mêmes pour contester l’accaparement de l’eau dans les mégabassines participe de cette mise en récit qui rend visible une partie occultée du réel.
Nous ne pouvons en refaire ici toute la démonstration, mais dans la mesure où mêmes les économistes de la Banque mondiale le reconnaissent, contentons-nous de relever que l’agro-industrie a des conséquences négatives plus importantes sur l’eau9 comme sur les sols et que sa productivité par unité de surface est moins élevée que l’agriculture de subsistance. Si elle a un effet beaucoup plus important sur le PNB, elle remplit moins efficacement la fonction de nutrition à laquelle ses produits sont en principe destinés10, en plus d’intégrer aux aliments des substances dont on peut à tout le moins questionner la «pertinence» pour la santé humaine… et qui se retrouveront d’ailleurs éventuellement dans l’environnement à travers le cycle de l’eau. S’agit-il alors de conflit d’usages ou de conflit de rationalités? De conflits d’usagers ou de conflits de sens, de valeurs… de finalité? Depuis quelques années, jamais, hors période de colonisation, il n’y a eu dans le monde autant de privatisations de la terre et de l’eau par des grands groupes financiers internationaux11…
Les batailles de l’eau sont des chapitres d’un affrontement plus large, celui de la vie et du profit, que nous voyons se déployer dans les secteurs les plus fondamentaux de nos vies. Elles nécessitent des mots et des récits, des histoires qui redonnent à la réalité toute sa complexité. Leur diffusion dans l’espace public et dans les débats politiques exige toutefois une véritable démocratie de l’eau.
Par Sylvie Paquerot
Sources
- Évaluation générale des ressources en eau douce dans le monde : Rapport du secrétaire général des Nations Unies (1997) C.S.D., 5e session, 5-25 avril . E/CN.1997/9.
- H. Smets, Le droit à l’eau (2002) Strasbourg, Conseil européen du droit de l’environnement, 133 p. http://www.oieau.fr/academie/gege/DoitAlEau.htm p. 7.
- Nous ne pouvons insister ici sur cette dimension, mais signalons que les populations autochtones ont joué un rôle central dans les luttes pour l’eau, précisément parce qu’elles ont trouvé, au sein des mouvements altermondialistes, un espace où leur propre vision du monde pouvait être « recevable ».
- Il est à noter que le dossier de l’eau et de l’alimentation a pris tellement d’ampleur que Public Citizens a créé en 2006 une nouvelle organisation entièrement vouée à ce sujet Food and Water Watch.
- P. Dardot et Ch Laval, Commun. Essai sur la révolution au xxie siècle, Paris, La Découverte, 2014, p. 302
- C. de Albuquerque, alors experte indépendante sur l’accès à l’eau, a notamment affirmé que « le respect des droits de l’homme n’est associé à aucun modèle économique en général et aucun modèle de fourniture en particulier » (A\HRC\15\31, § 15). Dans son Observation générale n° 3 sur la « nature des obligations des États parties » (5e session-1990), le Comité sur les droits économiques, sociaux et culturels notait lui aussi que « l’exercice des droits […] est susceptible d’être assuré dans le cadre de systèmes économiques ou politiques très divers ».
- https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2026-01-20/rapport-de-l-onu/l-eau-est-en-etat-de-faillite-mondiale.php
- S. Vibert, in M. Cervera-Maral et É. Fabri (dir.), Autonomie ou barbarie, Neuvy-en-Champagne, Le passager clandestin, 2015, p. 123-140.
- A. Massiot, « Les grandes compagnies agroalimentaires ne prennent pas l’eau… en compte », Journal de l’environnement, 11 mai 2015, [http://www.journaldelenvironnement.net/article/les-grandes-compagnies-agroalimentaires-ne-prennent-pas-leau-en-compte,58489?xtor=EPR-9].
- Des études ont en effet montré que la valeur nutritive des aliments diminuait en proportion de la transformation subie : René Passet, « Économie, de l’unidimensionnalité à la transdisciplinarité », in E. Morin (dir.), Relier les connaissances, le défi du xxie siècle, Paris, Seuil, 1999, p. 204-208.
- Voir « Bolloré, Crédit agricole, Louis Dreyfus : ces groupes français, champions de l’accaparement de terres », Basta !, 10 octobre 2012, [http://www.bastamag.net/Bollore-Credit-agricole-Louis]